Baby-foot bois
Le bois, le jeu, la mémoire

Le baby-foot en bois, de l'arbre au comptoir

Une table de café tient ensemble un arbre, un atelier, un siècle et un geste. Voici tout ce qu'un baby-foot de bois a de choses à dire.

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Il existe des objets que l'on ne regarde plus parce qu'on les voit tous les jours. Le baby-foot en bois est de ceux-là. On le croise au fond d'une salle, entre le flipper muet et la porte des toilettes ; on pose dessus un verre, un manteau, un trousseau de clés ; on le heurte du genou en passant, et l'on entend, très loin sous le plateau, une bille rouler dans le noir. Cet objet-là n'est pas un meuble. C'est une place publique de un mètre cinquante. C'est un théâtre où vingt-deux hommes de hêtre, cloués à leur destin par une tige d'acier, rejouent chaque soir la même tragédie sans jamais s'en lasser. Les rois ont eu leurs échiquiers ; les peuples ont eu ceci. Et ce qui frappe, quand on se penche enfin sur cette table oubliée, c'est qu'elle n'a rien d'improvisé : tout y est calcul, matière, patience, mémoire. Voici, dans ce journal, tout ce qu'un baby-foot de bois a de choses à dire.

Il y a, dans les cafés, une table qui ne sert à rien et qui contient tout

Regardez-la bien. Elle est basse, trapue, plantée sur quatre pieds comme un animal qui refuse d'avancer. Elle ne demande rien ; elle attend. Autour d'elle il n'y a pas de chaises, car on ne s'assied pas devant un baby-foot : on s'y tient debout, penché, les deux mains prises, le buste offert, dans cette posture de forgeron que l'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le mobilier des hommes. Une table de salle à manger rassemble ; une table de bureau isole ; une table de jeu, elle, oppose. Elle a deux camps, deux territoires, deux bouches à ses extrémités par lesquelles la balle disparaît et revient. Elle est le seul meuble domestique qui ait été conçu pour qu'on se fasse face. Voilà pourquoi elle survit à toutes les modes : parce qu'elle organise, en quelques centimètres carrés de feutrine verte, la plus vieille des situations humaines, qui est d'être deux et de vouloir la même chose.

Un plateau, huit barres, vingt-deux figurines

La description matérielle tient en trois lignes et pourtant elle contient tout le jeu. Une table de baby-foot est un caisson de bois clos, percé de part et d'autre par huit tiges d'acier, quatre pour chaque camp, chacune portant un nombre défini de petits hommes. Dans la configuration française, la plus répandue de ce côté-ci du Rhin, on compte un gardien seul devant son but, deux défenseurs qui se partagent la largeur, cinq demis qui barrent le milieu comme une herse, et trois attaquants massés devant la cage adverse : onze figurines par camp, comme sur un vrai terrain, ce qui n'est évidemment pas un hasard. Aux deux extrémités, deux ouvertures rectangulaires attendent la balle. Sous le plateau court une rigole de retour, et c'est elle qui produit ce bruit sourd et roulant que tout le monde reconnaît sans jamais l'avoir appris.

Anatomie d'une table de baby-foot

Configuration française courante, vue de dessus : un gardien, deux défenseurs, cinq demis, trois attaquants par camp.

Gardien5 demisGardien adverse8 barres, 4 par campBut
Camp rouge, 11 figurinesCamp bleu, 11 figurinesBarres d'acier

Schéma de principe. D'autres standards utilisent un gardien à trois figurines, portant le total à treize par camp.

Le bruit, cette signature

Fermez les yeux dans un café : vous saurez, sans regarder, qu'une partie a commencé. Le baby-foot a une voix, et cette voix est faite de trois sons. Il y a d'abord le claquement sec de la frappe, bois contre matière dure, bref comme un coup de fouet. Il y a ensuite le glissement des barres dans leurs bagues, un souffle métallique et continu qui accompagne les mouvements comme le frottement d'un archet. Il y a enfin, quand tout est fini, le roulement grave de la balle qui rentre au ventre de la table. Ces trois sons ne sont pas des accidents : ils sont produits par la matière, et ils changent avec elle. Une table en bois massif résonne plus bas, plus long, plus plein qu'une table faite de panneaux collés ; on l'entend, on ne se le raconte pas. Ceux qui jouent beaucoup finissent par juger une table à l'oreille avant de la juger à la main.

Ce que la table dit du lieu qui l'abrite

Un baby-foot n'est jamais neutre dans une pièce ; il la déclare. Dans un café de village, il dit que l'on peut rester. Dans une salle des fêtes, il dit que la soirée sera longue. Dans un couloir d'entreprise, il dit, avec une naïveté touchante, que l'on aimerait bien que les gens se parlent. Dans une maison, posé au sous-sol ou dans la véranda, il dit qu'il y a des enfants, ou qu'il y en a eu. Cette table est un aveu. Et parce qu'elle est un aveu, on la choisit rarement au hasard : on choisit sa matière, son poids, sa couleur, la façon dont elle vieillira, exactement comme on choisit une table de ferme ou un fauteuil. Le choix d'un baby-foot est une décision d'ameublement autant qu'une décision de joueur, et c'est pour cela que la question du bois arrive toujours en premier.

Le bois avant la table

Avant d'être un jeu, un baby-foot est un arbre. Cela paraît une phrase de rhétorique ; c'est une donnée technique. Le bois qui compose le caisson n'a pas cessé de vivre le jour où on l'a scié : il continue de boire et de rendre l'humidité de la pièce, de gonfler l'été, de se retirer l'hiver, de travailler doucement contre les vis qui le maintiennent. On a longtemps cru que c'était un défaut ; c'est une nature. Le bois est hygroscopique, c'est-à-dire qu'il échange sans cesse de la vapeur d'eau avec l'air ambiant jusqu'à trouver un équilibre. Ignorer cette respiration, c'est condamner une table à se fendre au premier hiver de chauffage central. La comprendre, c'est au contraire savoir pourquoi une bonne table survit cinquante ans dans un café enfumé et pourquoi une mauvaise se disloque en trois étés de garage.

Toutes les essences ne portent pas le même poids

Il n'y a pas un bois : il y en a cent, et ils ne se ressemblent pas plus entre eux que le granit ne ressemble à la craie. La différence la plus immédiatement sensible est la masse volumique, c'est-à-dire ce que pèse un volume donné de matière. Un même caisson taillé dans du peuplier ou dans du chêne ne pèsera pas la même chose, ne sonnera pas pareil, ne tiendra pas ses vis de la même façon et ne recevra pas les chocs avec la même indifférence. Les bois denses encaissent les coups répétés des barres et des poignées sans se marquer ; les bois tendres gardent la trace de tout, et cette trace, selon le tempérament du propriétaire, s'appelle une blessure ou une patine. Le graphique ci-dessous donne les ordres de grandeur usuels ; ce sont des repères, non des certitudes, car deux planches d'une même essence peuvent différer sensiblement.

Ce que pèse une essence

Ordres de grandeur, à 12 % d'humidité. Un même volume de chêne pèse près de deux fois celui du peuplier.

0.20.40.60.8Peuplier0.45Pin sylvestre0.52Noyer0.65Contreplaqué de bouleau0.68Frêne0.69Érable0.7Hêtre0.72Chêne0.75MDF0.75masse volumique en g/cm³, bois à 12 % d'humidité
Bois massifPanneau dérivé

Valeurs indicatives usuelles pour bois et panneaux ; chaque pièce varie selon sa provenance et son séchage.

La respiration du bois, mesurée

Le bois ne se contente pas d'être lourd ou léger : il est vivant au sens le plus littéral du terme, puisqu'il réagit à l'air comme une éponge lente. On appelle humidité d'équilibre le taux d'eau que le bois finit par atteindre dans une ambiance donnée. Dans un intérieur chauffé, cet équilibre se situe couramment entre huit et douze pour cent, et c'est précisément la fourchette dans laquelle une table est stable. Montez l'humidité relative de la pièce, le bois gonfle ; asséchez-la brutalement, il se retire, et ce retrait s'appelle le retreint. Entre les deux, tout est affaire de lenteur : ce qui tue le bois, ce n'est pas l'humidité, c'est la variation brusque. Un baby-foot en bois qui passe l'hiver contre un radiateur et l'été dans une véranda fermée subit chaque année deux déménagements climatiques sans jamais bouger d'un centimètre.

Le bois respire avec la pièce

Humidité que prend le bois selon l'humidité de l'air. Entre un hiver surchauffé et un été humide, la table travaille.

0 %5 %10 %15 %20 %30 %40 %50 %60 %70 %80 %90 %zone d'équilibre d'un intérieur chauffé, 8 à 12 %6 %11 %19.5 %humidité relative de l'air ambiant, à 20 °Chumidité du bois

Valeurs d'équilibre usuelles à 20 °C, tous bois confondus ; ordres de grandeur, non des mesures de laboratoire.

Le massif et le panneau, deux honnêtetés différentes

Il serait commode de décréter que le bois massif est noble et que le panneau dérivé est une trahison. Ce serait faux, et il faut le dire nettement. Le massif est beau, réparable, il se ponce, il se recolle, il se transmet ; mais il travaille, il fend parfois, et il pèse. Le contreplaqué, fait de plis croisés, est remarquablement stable et beaucoup plus indifférent aux saisons ; le panneau de fibres offre une surface parfaitement plane et un prix accessible, mais il déteste l'eau et pardonne mal les vis reprises dix fois. Le bon choix dépend du lieu, de l'usage, du budget et de l'intention : une table de café qui vivra trente ans dans une salle stable n'a pas les mêmes besoins qu'une table de sous-sol déplacée trois fois par an. Cette question mérite mieux qu'un slogan ; elle occupe un article entier de ce journal.

Le brevet, la maison, la nation

Il y a deux façons de raconter la naissance d'un objet. La première consiste à chercher l'homme, la date, le papier timbré, et à dire : voilà, c'est ici que tout commence. La seconde consiste à regarder la foule qui, bien avant l'homme et bien avant le papier, désirait déjà confusément la chose. Le baby-foot appartient à cette famille d'objets qui exigent les deux récits en même temps. Il possède un acte de naissance administratif, avec un numéro, une signature, un tampon d'administration ; il possède aussi une préhistoire diffuse, faite de tables de bistrot, de bouchons de liège poussés du doigt, d'enfants qui alignaient des allumettes plantées dans de la mie de pain pour figurer une défense. L'invention n'a pas créé le désir : elle lui a donné un corps de bois, huit tiges d'acier et deux bouches. Il a fallu ensuite qu'une nation s'en empare, qu'un lieu l'adopte, qu'une main la reproduise en série. Le café a fourni le lieu ; l'atelier a fourni la main ; le siècle a fourni la foule. L'histoire du baby-foot tient tout entière dans ce trajet court et prodigieux : d'un brevet à un comptoir, d'un comptoir à une usine, d'une usine à la mémoire commune d'un pays qui, sans jamais y réfléchir, s'est mis à traiter cette table comme un meuble de famille. Regardez ce qui s'est produit là. Un jeu que personne n'avait commandé, qu'aucun pouvoir n'a imposé, qu'aucune académie n'a béni, est devenu en moins d'un siècle l'un des rares objets industriels que l'on répare au lieu de jeter, que l'on déménage au lieu de vendre, et devant lequel trois générations savent d'instinct où poser les mains. Les grandes inventions font du bruit. Celle-ci a fait mieux : elle a fait du silence, puis des habitudes. Il faut d'ailleurs se méfier des récits trop propres, ceux qui vont du génie solitaire au succès universel en trois chapitres bien peignés. La vérité est plus lente et plus belle. Elle passe par des ateliers de province, par des transporteurs, par des cafetiers qui ont pris le risque d'encombrer leur salle, par des joueurs anonymes qui ont usé les poignées et transmis les gestes sans jamais écrire une ligne. Ce sont eux, les véritables ayants droit de l'invention, et aucun registre ne porte leur nom.

Un papier signé en 1923, et tout un peuple qui attendait déjà

En 1923, au Royaume-Uni, un homme du nom de Harold Searles Thornton dépose un brevet pour un jeu de football de table. Voilà le fait, nu, tel qu'il faut le donner : une date, un pays, un nom, car le reste appartient à la légende et la légende n'est pas notre affaire. Mais arrêtons-nous une seconde sur ce que signifie déposer un brevet. Un brevet, c'est un homme qui va devant l'État et qui dit : ceci n'existait pas, je l'atteste, et je demande qu'on écrive mon nom dessus. Or ce que Thornton fait breveter existait déjà partout, sauf sous cette forme. Il existait dans les tribunes, dans les terrains vagues, dans les cours d'usine du dimanche, dans cette passion neuve et immense que les foules d'Europe venaient de contracter pour un ballon poussé par vingt-deux hommes. Le football populaire était alors une religion sans clergé, avec ses saints, ses schismes, ses processions du samedi. Il manquait seulement une chose : un moyen de continuer à y jouer quand le stade était fermé, quand il pleuvait, quand on n'avait ni terrain, ni maillot, ni onze camarades disponibles. Inventer, dans ces conditions, ce n'est pas créer à partir de rien ; c'est donner une serrure à une clef que tout le monde tenait déjà dans sa poche. Thornton n'a pas inventé le désir de jouer au football ; il a inventé la table où ce désir tient debout. Et il y a, dans cette modestie de l'invention, quelque chose d'infiniment plus grand que le génie : la justesse. Songez à la simplicité du geste. Réduire un stade à un caisson, une pelouse à une planche, une équipe à des figurines enfilées sur une tige, et obtenir malgré tout la même colère et la même joie qu'au bord d'un vrai terrain.

La France des années trente, et le comptoir pour agora

Le jeu passe la Manche, et la France lui ouvre la porte qui lui convenait le mieux : celle d'un café. En France, le nom de Lucien Rosengart reste attaché à la diffusion du jeu dans les années 1930, et la mémoire collective a gardé ce nom comme elle garde ceux qui font entrer une chose étrangère dans les habitudes d'un pays. Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel, c'est le lieu qui a accueilli la table. Il faut se représenter ce qu'était alors le café français : non pas un commerce, une institution. On y buvait ; on y faisait bien davantage. On y lisait le journal accroché à sa baguette de bois, on y attendait le car, on y touchait la paye, on y réglait les querelles de voisinage, on y refaisait des élections perdues. Le comptoir était une agora, avec sa rumeur, ses habitués, ses silences après la mauvaise nouvelle. C'est là, et pas ailleurs, que la table devait s'installer, parce que c'était le seul endroit du territoire où des hommes qui ne se connaissaient pas pouvaient se mettre face à face sans que cela dégénère. Une table de baby-foot dans un salon bourgeois n'aurait été qu'un jouet coûteux. Dans un café, elle devenait une arène, un terrain neutre, un prétexte honorable pour adresser la parole à un inconnu. Le zinc offrait la boisson, le café offrait la chaleur, et la table offrait la seule chose qui manquait encore : une raison de rester. Le baby-foot n'a pas conquis les cafés. Les cafés l'attendaient. Ajoutons ceci : elle s'y est installée parce qu'elle servait le commerce autant que les hommes. Elle occupait un angle mort, elle retenait les clients, et le timide y trouvait enfin une place où se tenir sans avoir à parler le premier.

Cinq dates qui font une histoire

Le baby-foot n'a pas d'inventeur unique. Il a des jalons, deux maisons françaises qui l'ont installé dans les cafés, et une institution tardive.

1923Le brevetRoyaume-Uni1927BonziniFrance1930La diffusionFrance1952René PierreBourbon-Lancy2002L'ITSFInternationall'échelle est symbolique : les jalons sont espacés régulièrement

Dates communément retenues pour le brevet de 1923, la fondation des fabricants français et la création de l'ITSF en 2002.

Bonzini, René Pierre, et l'objet industriel qui devient patrimoine

Restait à fabriquer. Un jeu ne devient un usage que le jour où des ateliers se mettent à le produire en nombre, avec des gabarits, des séries, des pièces de rechange et des tarifs. La France a eu ses maisons. Bonzini, fabricant français fondé en 1927, dont le modèle B60 est devenu un classique des cafés français ; René Pierre, créé en 1952 à Bourbon-Lancy, en Saône-et-Loire, dans cette France des bourgs industriels où une usine et un clocher se partagent l'horizon. Ces noms ne sont pas cités ici pour vanter l'un contre l'autre, ce qui serait à la fois vain et malhonnête ; ils sont cités parce qu'ils désignent le moment précis où un objet cesse d'être une curiosité pour devenir une norme. Un classique des cafés, cela ne se décrète pas : cela se constate, vingt ans après, quand on s'aperçoit que la même silhouette de caisson se retrouve à Roubaix, à Alès, à Quimper, et que les joueurs de trois régions parlent d'elle sans avoir besoin de la décrire. Voilà ce qu'est le patrimoine industriel : non pas une chose ancienne que l'on protège, mais une chose ordinaire que l'on n'a pas su remplacer. Le beau meuble d'ébéniste entre au musée parce qu'il est rare ; la table de café y entrera parce qu'elle était partout. Elle porte les brûlures de cigarette d'un temps où l'on fumait dedans, les initiales gravées d'amours dissoutes, les traces blanches des verres. Chaque marque est une signature anonyme, et l'ensemble compose un registre que nul n'a tenu volontairement. Un patrimoine écrit par des mains qui ne savaient pas qu'elles écrivaient vaut bien les inscriptions des façades. Il a seulement le défaut d'être posé sur quatre pieds, dans une salle où l'on parle fort.

Les nations du baby-foot

Un même jeu, parti d'un seul brevet, s'est répandu sur des pays qui n'avaient ni les mêmes cafés, ni les mêmes bois, ni les mêmes mains, ni la même idée de ce qu'est jouer. Et il est arrivé ce qui arrive toujours quand une chose voyage : elle a pris l'accent du lieu. Le voyageur qui pousse la porte d'un bar à Séville, d'une salle de patronage à Turin, d'un sous-sol universitaire dans le Middle West et d'un bistrot de Franche-Comté trouvera partout la même architecture générale, huit barres, deux buts, un plateau clos, et pourtant il ne jouera pas quatre fois à la même chose. La balle n'aura pas la même matière ; les figurines n'auront ni la même forme ni le même nombre ; la surface glissera ou retiendra ; le geste juste ici sera le geste inutile là-bas. Les standards de table ne sont pas des caprices de fabricants : ce sont des dialectes, au sens exact du mot, c'est-à-dire des façons locales de prononcer une même langue. Il y a des peuples qui aiment que la balle colle et que la partie dure ; il y a des peuples qui veulent la vitesse, le tir sec, la conclusion immédiate. Chacun a taillé sa table à la mesure de son tempérament, et chacun trouve la sienne évidente, ce qui est le propre des évidences. Fermez les yeux et écoutez la rumeur de tous ces cafés à la fois : c'est le même jeu, et ce n'est pas la même partie. On tient là quelque chose de rare, un objet mondial resté profondément régional, une internationale sans capitale. Le commerce uniformise tout ce qu'il touche, les boissons, les enseignes, les musiques que l'on entend dans les salles ; ce meuble-là lui a échappé. Il a traversé les frontières sans se laisser aplanir, il a pris les couleurs de chaque pays traversé, et il continue, aujourd'hui encore, de se décliner en variantes que personne n'a jamais songé à réduire à une seule. Trois choses expliquent cette résistance : la matière, qui vient des forêts locales ; le geste, qui s'apprend par imitation et non par manuel ; le lieu, qui reste un débit de boissons et non une salle de sport. Voilà pourquoi il faut parler des nations du baby-foot au pluriel, sans jamais céder à la tentation de les classer.

Ce que chaque langue a fait du même jeu

Commençons par les noms, puisque les noms trahissent tout. En France, on dit baby-foot, mot bancal, moitié anglais moitié français, où l'on entend surtout ce diminutif attendri, ce petit football pour de rire, ce football en réduction que l'on tient au bout des doigts. En Espagne, on dit futbolín, et le suffixe y refait exactement le même travail de tendresse, ce qui prouve qu'un même peuple latin voit d'abord dans cette table un football devenu miniature. En Italie, on dit calcio balilla, formule d'une autre étoffe, où le mot du football national vient s'appuyer sur un second terme hérité de l'histoire du pays. Dans le monde anglophone, on dit foosball, emprunté de travers à une autre langue, ou bien table soccer, expression froide, descriptive, presque administrative : le football, mais sur une table. Le vocabulaire du jeu dessine ainsi une carte des tempéraments. Là où l'on choisit le diminutif, on avoue une affection, un attendrissement, un rapport familier et domestique. Là où l'on choisit la formule descriptive, on classe l'objet, on l'inscrit dans une nomenclature, on le prépare peut-être à devenir une discipline. Aucun de ces noms n'est meilleur ; tous disent une chose vraie. Et il est frappant que le français ait retenu le mot le plus enfantin pour désigner un jeu de comptoir pratiqué par des adultes, souvent tard le soir, avec un sérieux de tribunal. Nous appelons cela un bébé. Nous y jouons comme à une guerre. Il y a là une contradiction très française, qui consiste à donner un nom tendre à une chose que l'on prend terriblement au sérieux, et à défendre l'honneur d'un quartier entier sur un plateau d'un mètre cinquante. Les mots, en cette matière, ne décrivent pas les objets : ils avouent les peuples qui les emploient.

Onze ou treize figurines, et déjà le jeu n'est plus le même

Passons à la matière, où les différences cessent d'être des mots. Plusieurs standards de table coexistent, français, italien, américain, allemand, et ils ne se distinguent pas seulement par le pays d'origine : ils se distinguent par la vitesse de jeu et par les figurines. La ligne de partage la plus visible tient à un seul poste, celui du gardien. Certaines tables placent devant le but un gardien seul, une figurine unique chargée de couvrir toute la largeur de la cage, ce qui donne onze figurines par camp, chiffre qui a l'élégance de reproduire celui d'une équipe réelle. D'autres standards utilisent un gardien à trois figurines, une barre où trois hommes se relaient devant la cage, et le total monte alors à treize par camp. Cela paraît un détail de comptage ; c'est une refonte complète de la défense, de l'angle des tirs et de la patience nécessaire pour trouver l'ouverture. À cela s'ajoutent la surface de jeu, plus ou moins glissante selon le traitement du plateau, et la matière de la balle, qui change tout. Le liège, associé au jeu français, roule plus lentement et accroche davantage sous la figurine ; les balles synthétiques, plus glissantes, filent et rebondissent autrement. Il n'y a pas ici de hiérarchie à établir, et l'on se gardera bien d'en inventer une : chaque standard est cohérent avec lui-même, chacun récompense des qualités différentes, et le joueur formé sur l'un se retrouve gauche sur l'autre, comme un pianiste devant un clavier dont on aurait déplacé les touches. Le plus honnête est de décrire et de laisser au joueur le soin de préférer. Une table lente demande de la construction et de la ruse ; une table rapide demande du sang-froid. L'une fait durer la partie, l'autre la tranche.

L'ITSF, ou l'unification imparfaite d'un jeu de comptoir

Un jour, ce jeu de bistrot a voulu des règles communes, des titres, des arbitres. L'ITSF, International Table Soccer Federation, a été créée en 2002 ; elle fédère des fédérations nationales et homologue des tables pour la compétition. Voilà ce qui s'appelle une institution, avec ce que le mot porte de grandeur et ce qu'il porte de mélancolie. La grandeur d'abord, car elle est réelle. Sans instances, un jeu reste une coutume : chaque salle a ses usages, chaque quartier son règlement oral, et deux bons joueurs de deux villes voisines peuvent passer une heure à discuter de ce qui est permis avant de commencer. L'homologation des tables met fin à cette confusion ; elle rend les rencontres possibles, les classements crédibles, les progrès mesurables. Elle permet à un enfant de s'entraîner en sachant que ce qu'il apprend vaudra ailleurs. Vient ensuite la mélancolie, qu'il serait puéril de dissimuler. Un jeu qui se dote d'institutions gagne un avenir et perd un peu d'insouciance. Les tables homologuées sont des instruments réglés ; la table du café d'en bas, elle, est un vieil animal avec ses défauts, sa barre qui accroche, son plateau qui penche de trois millimètres et que les habitués connaissent comme on connaît la pente de son propre jardin. L'unification, d'ailleurs, demeure imparfaite, puisque les standards continuent de coexister. Le jeu a donc obtenu ce que peu de choses obtiennent : une fédération sans avoir renoncé à ses dialectes, un cadre commun par-dessus des différences vivantes. Deux mondes coexistent désormais sous le même nom : celui des salles éclairées et des tables homologuées, et celui du café où l'on pose une pièce sur le rebord pour réserver la partie suivante. Le premier a besoin du second, qui lui fournit ses joueurs.

La géométrie d'un lieu

Prenez un mètre ruban, mesurez la pièce, notez les chiffres au dos d'une enveloppe : vous n'avez encore rien fait. Vous avez mesuré un volume, vous n'avez pas mesuré une partie. Car une table de baby-foot n'occupe jamais la place qu'elle prend ; elle occupe la place qu'il faut pour y jouer, et ce n'est pas du tout la même chose. Le caisson entre dans le coin, les barres n'y entrent pas. Le meuble franchit la porte, le joueur ne tient plus derrière lui. On a compté le bois et l'on a oublié l'homme. Il y a ainsi, dans toute installation, deux géométries superposées : celle du fabricant, exacte, imprimée sur une fiche technique, indifférente ; et celle du jeu, mouvante, faite de coudes qui reculent, de bustes qui basculent, de talons qui cherchent l'appui, de mains qui remontent la barre d'un geste large. La première se calcule. La seconde se vit. Elles ne se rencontrent presque jamais, et c'est de leur désaccord que naissent toutes les installations manquées : la table trop belle placée dans le seul angle où personne ne peut tirer, la table de famille reléguée sous une pente de toit qui interdit de lever le bras, la table de bureau posée au milieu d'un passage et que l'on contourne toute la journée en s'excusant. Un baby-foot mal posé ne casse pas ; il gêne. Il gêne le premier soir, il gêne le centième, et un jour plus personne ne s'en approche : on dira que l'objet a lassé, alors que c'est la pièce qui l'a étouffé. L'emprise réelle d'une table est donc une addition patiente : le meuble, plus la course de l'acier, plus le recul des corps, plus le passage de ceux qui traversent la salle sans jouer, un verre à la main, en riant. Ajoutez enfin ce que nul ne mesure et que tout le monde subit, le sol qui n'est pas plan, la lumière qui tombe de travers, l'air trop sec de janvier contre l'air lourd d'août. Une table n'est pas posée dans une pièce comme une armoire ; elle y est accordée comme un instrument. Voilà pourquoi la question de l'espace, qui semble la plus triviale de toutes, est en vérité la première, et voilà pourquoi elle n'est écrite nulle part.

Ce sont les barres qui commandent, le caisson obéit

Regardez une partie plutôt qu'un catalogue. Ce qui bouge le plus, dans un baby-foot, n'est pas la balle : ce sont les barres. Chacune sort du caisson, rentre, ressort, et cette course répétée constitue le véritable gabarit du meuble. La barre du gardien recule quand l'attaque adverse monte ; celle des attaquants jaillit d'un coup sec au moment du tir ; et si le mur se trouve là, l'acier le touche, la peinture s'écaille, la partie s'arrête sur un bruit qui n'est pas celui du jeu. Ajoutez maintenant le joueur, car il compte double. Il ne se tient pas collé au bois : il recule d'un demi-pas, prend son élan du poignet, se déporte de biais pour apercevoir la cage, repose le talon en arrière quand il attend le service. L'espace vécu d'une table se compose de tous ces gestes, et aucun d'entre eux ne figure sur un plan coté. Le mètre ruban dit la longueur du caisson ; il ne dit pas qu'une porte s'ouvrira dans un dos, ni qu'un radiateur mord sur le recul, ni qu'une table basse laissée à proximité suffit à interdire toute frappe ample. Il ne dit pas davantage que deux adversaires ne se placent jamais où l'on croit : l'un joue de trois quarts, l'autre bien d'aplomb, et l'intervalle qui reste entre eux et le mur devient, un samedi soir, un couloir de circulation où l'on porte des verres pleins. La règle tient en une ligne et presque personne ne l'applique : on installe d'abord la partie, ensuite le meuble. Mesurez la pièce en jouant dedans à vide, bras écartés, et vous saurez mieux que par n'importe quelle notice si le baby-foot a sa place ici, ou s'il l'aura prise à tout le reste. Une pièce se prête au jeu ou le refuse ; elle ne négocie pas.

Les chiffres de l'encombrement, et leur marge

Venons aux nombres, puisqu'il en faut. L'encombrement d'une table de café tient dans des fourchettes que les fabricants recoupent tous : environ 140 à 160 cm de longueur, 70 à 80 cm de largeur, et une hauteur de plateau voisine de 90 cm. Retenez surtout la dernière, car elle explique la posture : c'est la hauteur du comptoir, celle où l'avant-bras tombe de lui-même, celle qui interdit de s'asseoir et oblige à se tenir debout, penché, disponible. À ces trois mesures il faut ajouter ce que la fiche technique passe sous silence : le débattement des barres, qui dépassent de chaque côté du caisson et qui, en pleine course, portent bien au-delà de la largeur annoncée. Aucun catalogue ne chiffre cette marge ; chaque installation la découvre, souvent le jour de la livraison. La surface de jeu, elle, est plus petite qu'on ne l'imagine : sur une table de compétition, elle est de l'ordre de 120 cm sur 68 cm, à peine davantage qu'un plateau de bureau, et c'est dans ce rectangle modeste que tiennent onze figurines par camp et toute la tactique du monde. La masse varie énormément d'un modèle à l'autre : quelques dizaines de kilos pour une table domestique, plus de cent kilos pour une table de comptoir massive, celle que deux hommes ne déplacent pas et que quatre soulèvent en jurant. Ces valeurs ne sont pas des vérités ; ce sont des ordres de grandeur, et il faut les traiter comme tels, avec la défiance due à toute moyenne. Deux tables annoncées à la même longueur peuvent différer de plusieurs centimètres selon l'épaisseur des flancs et la forme des pieds. Une table se mesure donc sur son modèle exact, barres montées, avant l'achat et non après, avec la craie sur le carrelage et le carton posé au sol pour figurer l'emprise.

La place que prend vraiment une table

Ce ne sont pas les dimensions du meuble qui décident, mais la course des barres et le recul des joueurs.

table : 140 à 160 cmbarres : 30 à 40 cmbarres : 30 à 40 cmjoueur : 70 à 90 cmjoueur : 70 à 90 cm70 à 80 cmCompter environ 3,20 m de longueur utile pour une table de 1,50 m, et deux joueurs de part et d'autre.
Emprise de la tableDébattement des barresPlace des joueurs et circulation

Fourchettes usuelles ; mesurer la table visée avant de conclure, les modèles varient sensiblement.

Le sol, le poids, la lumière et l'air de la pièce

Un baby-foot bien posé dure ; un baby-foot mal posé se désaccorde, lentement, sans drame, comme un piano que l'on aurait laissé sous une fenêtre. Tout commence par le sol. Cent kilos répartis sur quatre pieds concentrent une charge considérable, et un carrelage à peine gauchi, une lame de parquet plus haute que sa voisine, un tapis glissé sous un seul angle suffisent à faire vriller le caisson : le plateau n'est plus horizontal, la balle dérive toujours du même côté, et l'on accuse la table alors qu'il fallait accuser la maison. Le calage se vérifie au niveau, se reprend chaque année, se corrige en une minute. Vient ensuite l'air. Le bois est hygroscopique : il boit l'humidité ambiante et la rend, gonfle, se retire, et ce retrait porte un nom, le retreint. Dans un intérieur chauffé, il se stabilise couramment autour de huit à douze pour cent d'humidité, et c'est dans cette plage qu'une table demeure tranquille. Or un garage respire l'hiver, une véranda cuit l'été, un sous-sol suinte l'automne. Le plein soleil direct décolore les finitions et chauffe le plateau de manière inégale ; les écarts d'humidité brutaux, eux, travaillent les assemblages jusqu'à ce qu'une vis ne tienne plus. La pièce fait la table autant que l'atelier qui l'a fabriquée. Reste l'étage, question de bon sens : monter un meuble de cette masse par un escalier tournant se prépare, se démonte parfois, et se regrette souvent. Une lumière franche mais indirecte, un sol stable, une hygrométrie sans soubresauts : à ce prix, une table vieillit bien, elle se patine, elle traverse les générations. Sans cela, elle se déforme, les barres frottent, le plateau ondule, et personne ne sait pourquoi. Le meuble aura pourtant prévenu par un grincement nouveau, une vis qui ne mord plus, une balle qui s'obstine à revenir dans le même coin.

La balle, ce petit astre

Tout ce meuble, tout ce bois, tout cet acier, toute cette architecture patiente de cent kilos n'existent que pour une sphère qui tient dans une paume d'enfant. Voilà l'antithèse fondatrice du baby-foot : l'immense au service du minuscule. Une table pèse ce que pèse une commode ; la balle pèse ce que pèse une lettre. Et pourtant c'est elle qui décide de tout. Elle décide du rythme, de la difficulté, du bruit, de la durée d'une partie, de l'humeur des joueurs à la fin. Elle est le seul élément mobile qui ne soit attaché à rien : les figurines sont clouées à leurs tiges, les barres prisonnières de leurs bagues, le plateau vissé à son caisson, tandis qu'elle, libre, roule, saute, se coince, ressort, disparaît dans une lucarne et revient par le ventre du meuble avec ce roulement sourd que l'on reconnaît entre mille. C'est le personnage principal, et il est muet. Regardez les visages autour d'une table : ils suivent tous le même point, ils se tournent ensemble, ils se figent ensemble, comme une assemblée suit un orateur. Une balle immobile au fond d'un angle mort, et quatre adultes retiennent leur souffle. Les joueurs croient s'affronter entre eux ; ils ne font que se disputer sa trajectoire. La balle mène le jeu comme le vent mène le voilier : on ne la commande pas, on la négocie. Changez-la, et vous changez la table sans avoir touché au bois ; posez-en une autre sur le même terrain, devant les mêmes joueurs, et la soirée entière prendra une autre allure, plus lente ou plus nerveuse, plus technique ou plus brutale. Une pièce si petite pour un empire si large : il y a là quelque chose qui tient de l'astronomie, un corps minuscule autour duquel des masses considérables organisent leur mouvement. Le reste du meuble n'est, à bien y regarder, qu'un décor patiemment dressé pour qu'elle ait quelque part où tomber. Le bois a été choisi pour elle, le plateau aplani pour elle, les figurines dessinées autour de sa taille, les buts découpés à sa mesure. Toute cette industrie pour une bille.

Vingt grammes qui gouvernent tout le reste

Prenez-la dans la main avant de juger une table. Son diamètre est de l'ordre de 35 mm, sa masse de l'ordre de 20 à 25 g selon la matière dont elle est faite, et ces deux nombres, dérisoires en apparence, commandent l'ensemble du jeu. Le diamètre fixe la relation avec le pied des figurines : trop petite, elle passerait dessous ; trop grosse, elle ne se laisserait plus bloquer proprement. La masse, elle, décide de l'inertie, c'est-à-dire de la vitesse à laquelle la balle part et de la force avec laquelle elle heurte les parois. Quelques grammes d'écart, et le tir qui claquait devient un tir qui pousse. Une différence de deux grammes ne se lit sur aucune balance de cuisine et se sent immédiatement sous la barre. C'est là toute l'étrangeté de cet objet : rien n'est plus banal qu'une bille de la taille d'une noix, rien n'est plus déterminant. Elle impose au bois d'être plan, sans quoi elle dérive ; elle impose aux parois d'être franches, sans quoi elle meurt dans un angle ; elle impose aux figurines une géométrie de pied précise, sans quoi elle échappe au contrôle. Le fabricant ajuste son meuble à ce petit corps, et non l'inverse. Ajoutez qu'elle s'use, se raye, se ternit, s'ovalise lentement à force d'être frappée, et qu'une balle fatiguée fausse un jeu autant qu'un plateau creusé. La plus petite pièce de la table en est aussi la plus tyrannique, et c'est pourquoi les joueurs sérieux la choisissent avec plus de soin qu'ils ne choisissent leurs poignées. Ils en gardent une dans la poche, comme on garde un dé fétiche, et la sortent au moment de jouer. Ce geste-là n'est pas une manie : c'est la reconnaissance d'un fait simple, à savoir que la partie appartient à ce qui roule.

Le liège, le plastique, la résine

Il n'existe pas une balle mais une famille de balles, et la matière y fait tout. Le liège est associé de longue date au jeu français : plus léger sous la frappe, mat, poreux, il accroche la surface au lieu de la fuir. La partie s'en trouve ralentie, les blocages deviennent plus sûrs, la balle se pose sous la figurine et consent à y rester ; le contrôle prend le pas sur la vitesse, et le rebond, amorti, revient court contre les parois. Le liège pardonne davantage au débutant, mais il exige de l'attaquant qu'il construise son tir plutôt qu'il ne le lance. Les balles synthétiques, plastique, résine ou matière composite, changent radicalement le tempo : plus lisses, elles glissent, filent, rebondissent long, et la table paraît soudain plus rapide qu'elle ne l'était la veille. Le blocage y devient un geste d'anticipation ; la balle fuit sous le pied si le poignet n'accompagne pas ; les passes en une touche gagnent en tranchant ce qu'elles perdent en sécurité. Aucune de ces matières n'est supérieure à l'autre, et se disputer là-dessus revient à se demander si le sable vaut mieux que la terre battue : ce sont deux jeux, non deux qualités. Le choix de la balle est donc une déclaration d'intention. Celui qui aime les échanges construits, les blocages nets, les longues préparations, ira vers le liège ; celui qui aime la vivacité, les remises rapides, les tirs qui partent avant que l'adversaire ait replacé sa défense, ira vers le synthétique. Une même table accepte les deux et n'en garde pas le même caractère : le bois n'a pas bougé, les figurines non plus, et pourtant le terrain s'est allongé ou raccourci sous les mains. Il faut jouer une soirée entière avec chacune avant de trancher, et accepter de se tromper deux fois.

Le terrain change la balle autant que la balle change le terrain

Une balle ne roule pas dans le vide ; elle roule sur quelque chose, et ce quelque chose vieillit. Un plateau neuf offre une surface régulière où la trajectoire reste prévisible ; le même plateau, dix ans plus tard, porte la mémoire des parties : un léger creux aux zones de tir, des rayures fines devant les buts, un lustre plus prononcé au milieu, là où la balle passe le plus souvent. La table garde la trace de tout ce qu'on lui a fait subir, et cette trace se rejoue à chaque échange. Ajoutez la poussière, ennemie discrète : mêlée aux dépôts gras des mains, elle forme une pellicule qui freine ici et fait glisser là, sans jamais prévenir. Ajoutez la cire mal employée, qui est une faute plus fréquente qu'on ne le croit : appliquée trop généreusement ou mal essuyée, elle rend le terrain glissant de façon inégale, la balle fuse dans un couloir et s'arrête dans l'autre, et les joueurs, désorientés, accusent la balle alors que c'est le chiffon qui a fauté. Un passage de microfibre sèche, régulier, sans produit siliconé, vaut mieux que trois traitements par an. Voilà comment une même table devient une autre table : par ce qui roule dessus et par ce qui reste dessous. Deux surfaces identiques à l'œil se comportent différemment dès la première balle, et les habitués le savent avant les invités. Ils tâtent le terrain d'un revers de main, font rouler la bille à vide sur toute la longueur, écoutent le son qu'elle rend au passage des lignes, et savent déjà quel jeu la soirée réclamera. Le terrain marque la balle, la balle marque le terrain, et de cet échange lent naît, au bout de quelques années, une table qui n'appartient plus qu'à ceux qui l'ont usée.

Le geste

Tout, dans ce jeu, se joue à moins d'un mètre du corps. Il n'y a ni course, ni élan, ni souffle coupé ; il y a huit barres d'acier, deux mains, et un intervalle de quelques centimètres où se décide absolument tout ce qui peut se décider. Regardez deux joueurs de longue date, un soir de semaine, dans la lumière jaune d'une salle vide : ils bougent peu. Le débutant, lui, s'agite. Il pousse, il tire, il fait tourner ses hommes de bois comme des moulins un jour de vent, il croit que la force habite le bruit. Elle n'y habite pas. Elle loge dans une économie presque avare du mouvement, dans un poignet qui reste souple quand tout invite à se raidir, dans une paume qui sait le moment où il ne faut rien faire. Le geste du baby-foot tient de l'atelier bien plus que du stade : il appartient à la famille de l'ajusteur, du relieur, du luthier, de tous ceux qui travaillent penchés et dont l'outil ne quitte jamais la main. Et comme tous les gestes d'atelier, il ne s'enseigne qu'à moitié ; le reste s'attrape, se vole, se perd, revient. Il y a là quelque chose de démocratique et de dur en même temps. Personne n'est trop petit pour tenir une barre, mais personne n'échappe à l'apprentissage lent. La table ne fait aucune différence entre les corps : elle n'exige ni taille, ni muscle, ni jeunesse ; elle exige de l'attention. Elle est haute d'environ quatre-vingt-dix centimètres pour tout le monde, et cette hauteur unique, qui n'avantage personne, est peut-être la seule justice que ce siècle ait su fabriquer en série. Un adolescent monte sur une caisse, un homme de deux mètres se courbe, et les voilà égaux devant la même feutrine. Voilà pourquoi on y voit des enfants battre des hommes faits, des vieillards battre des athlètes, et pourquoi cette humiliation-là, dans les cafés, n'a jamais fâché personne. On ne décrira donc ici aucune méthode et l'on ne promettra rien. On décrira des gestes : la façon de tenir, la façon d'attendre, la façon de fermer. Trois gestes, pas davantage, et pourtant ils contiennent la totalité de ce qui se passe entre deux personnes séparées par un mètre cinquante de bois. Ils sont vieux comme le jeu lui-même. Ils se transmettent debout, par imitation, sans un mot, dans le bruit des barres et le va-et-vient de la balle, et ils ne figurent dans aucun manuel parce qu'aucun manuel ne saurait dire ce que sent une paume. Le reste appartient aux heures que chacun passe debout devant le plateau, et ces heures-là ne se remplacent par rien.

Tenir la barre sans la serrer

La main d'abord. Une barre est une tige d'acier, pleine ou creuse selon les fabricants, d'un diamètre de l'ordre de quinze à seize millimètres, terminée par une poignée que la paume prend et rend mille fois par partie. Elle ne demande pas à être vaincue. Le débutant l'empoigne comme on empoigne une rame, doigts verrouillés, avant-bras contracté jusqu'au coude, épaule montée vers l'oreille ; il croit tenir, il ne fait qu'empêcher. Le buste bascule en avant, les côtes cherchent le rebord du caisson, et la table reçoit tout. Car une barre serrée ne tourne plus : la rotation du poignet, qui est l'essentiel de ce jeu, devient impossible dès l'instant où la main s'est refermée. Le joueur régulier, lui, laisse la poignée reposer dans la main plutôt qu'il ne la saisit. Les doigts sont posés, non crochetés ; le pouce accompagne au lieu de bloquer ; le bras devient un simple prolongement de la table, et l'épaule redescend à sa place. On croirait de la nonchalance ; c'est de la disponibilité. Le relâchement n'est pas le contraire de la puissance, il en est la condition, parce que seule une main libre peut changer d'avis en un dixième de seconde, et une partie de baby-foot n'est faite que de changements d'avis. La fatigue tranche la question mieux que tous les conseils du monde. Au bout d'une heure, la crispation se paie comptant : les doigts brûlent, le poignet raidit, l'avant-bras chauffe, la précision s'en va la première et les tirs partent hauts, longs, sans destination. Celui qui tient sans serrer finit la soirée à peu près comme il l'a commencée. Celui qui serre s'effondre sans comprendre, et accuse la table, la balle, la lumière, l'heure. Le corps dit la vérité bien avant le tableau des scores.

Contrôler avant de frapper

Il existe dans toute partie deux espèces de joueurs : ceux qui frappent la balle et ceux qui la prennent d'abord. La différence tient en un temps, et ce temps est tout. Prendre la balle, c'est l'arrêter sous la figurine, la coincer entre le pied de bois et la surface de jeu, l'immobiliser assez longtemps pour qu'elle cesse d'être un hasard et devienne un objet. On nomme cela le blocage ; les Anglo-saxons parlent de dead ball, la balle morte, ce qui est un très beau nom pour une chose qui va ressusciter. Tant qu'elle roule, la balle appartient au jeu ; dès qu'elle est bloquée, elle appartient à celui qui la tient. Un tir réussi commence avant la frappe, dans cette seconde immobile où l'on regarde le camp d'en face, où l'on voit le gardien se placer, où l'on choisit. La frappe n'est que la signature au bas d'une lettre déjà écrite. Ce temps que l'on s'accorde n'appartient à personne d'autre : il est la seule richesse du joueur qui n'a ni vitesse ni force. Les meilleurs le prennent sans hâte. La matière s'en mêle, d'ailleurs, car le liège, plus accrocheur, se laisse arrêter plus volontiers que les balles synthétiques, qui glissent et fuient sous le pied ; la balle commande donc en partie la manière. Vient ensuite la feinte, qui est la forme la plus civilisée de la cruauté. On amorce, on ne va pas au bout, on fait glisser la balle de côté, on laisse l'adversaire s'engager, et l'on frappe ailleurs. Il n'y a là ni tricherie ni brutalité, rien que de l'information donnée à contretemps. La feinte est une politesse cruelle : elle prévient, puisqu'elle annonce ; elle ment, puisqu'elle n'annonce rien de vrai.

Défendre, ou fermer l'espace

Défendre est le contraire de courir après. C'est la première chose que la table enseigne et la dernière que l'on accepte. Le débutant suit la balle : ses barres partent où elle va, ses figurines dansent d'un bord à l'autre du plateau, et il laisse derrière lui, à chaque aller-retour, un couloir grand ouvert que personne ne garde. Le joueur d'expérience fait l'inverse. Il ne regarde pas la balle, il regarde l'angle. Un but ne passe jamais par une balle, il passe par un espace, et fermer l'espace vaut mieux que poursuivre. Le gardien et les deux défenseurs travaillent alors comme les deux battants d'une même porte : quand l'un couvre le poteau, l'autre tient le centre ; quand l'un se déplace, l'autre compense, jamais dans le même sens, jamais à la même vitesse. Le gardien, seul devant sa cage dans la configuration française, n'est pas un mur : il est le dernier des angles. Cette coordination ne se voit pas de loin. Elle se lit dans de très petits décalages, quelques centimètres qui ferment ou qui ouvrent, et qui décident. Défendre est un art de la patience, presque un art de l'immobilité : il faut supporter que l'adversaire garde la balle, qu'il la fasse rouler d'un pied à l'autre, qu'il attende, qu'il vous use. Celui qui n'en peut plus bouge le premier ; celui qui bouge le premier a déjà perdu. On apprend avec le temps à lire l'épaule d'en face, l'appui du poids sur une jambe, la manière dont une poignée est reprise ; ces signes sont minuscules et pourtant ils annoncent. Il faut du sang-froid pour ne rien faire quand tout crie d'agir. C'est cela, défendre : refuser la panique pendant le temps exact qu'il faut, et pas une seconde de plus.

Ce que le temps fait au bois

Une table ne se dégrade pas : elle se raconte. Voilà ce que l'on comprend en passant la main, un matin, sur un vieux baby-foot de café que personne ne regarde plus. Le vernis est mat par endroits et brillant ailleurs, non pas au hasard, mais exactement là où des milliers de paumes se sont posées ; le bord du caisson est arrondi du côté où l'on s'appuie ; la couleur du plateau s'est éclaircie sous la fenêtre et reste sombre à l'ombre du mur. Il n'y a pas là de désordre. Il y a une écriture. Une écriture sans alphabet, lente, faite de frottements et de chocs, que personne n'a voulue et que tout le monde a signée. Les meubles de nos maisons se contentent de durer ; celui-ci enregistre. Le temps travaille cette table comme il travaille un escalier de pierre, en creusant lentement le passage des vivants, et il faut avoir l'oreille bien dure pour ne pas entendre ce que cela dit. L'usure d'un baby-foot est une archive, la seule que ce meuble tienne, et elle est d'une précision que ne remplace aucun registre : elle dit combien de parties, combien de mains, de quel côté se tenaient les habitués, à quelle heure le soleil entrait dans la salle. Nous avons pris l'habitude de considérer que ce qui vieillit se dégrade, et parfois c'est vrai : il y a des usures qui abîment, il y a des jeux mécaniques qui deviennent des ruines, il y a des humidités qui fendent. Mais il y a aussi, et c'est plus rare qu'on ne le croit, des usures qui améliorent, des surfaces que le frottement rend plus douces, des bois que la lumière fonce en les embellissant. Toute la question de l'entretien tient dans cette distinction-là, qui n'est pas technique mais morale. Elle se pose chaque fois qu'un chiffon passe, chaque fois qu'un tournevis s'approche, chaque fois qu'un ancien propriétaire cède la table à un nouveau qui la trouve sale alors qu'elle est seulement vécue. Il faut savoir ce que l'on garde avant de savoir ce que l'on répare, car les deux gestes se ressemblent et vont souvent en sens contraire.

L'usure comme récit

Tout ne s'use pas à la même vitesse, et c'est cette inégalité qui compose le récit. Il y a d'abord les pièces qui souffrent, celles que l'on remplace sans deuil : la balle, qui se ternit, se raye, s'ovalise imperceptiblement et perd son mordant ; les poignées, que la sueur des mains polit puis creuse ; les bagues de guidage, en nylon ou en laiton, qui prennent du jeu et laissent la barre battre dans son logement ; les roulements, sur les tables qui en sont équipées, qui deviennent rêches puis bruyants ; les butées et les pare-chocs, écrasés à chaque fin de course ; les colliers, qui glissent le long de l'acier et laissent les figurines se décaler. Ces pièces sont consommables, et c'est leur dignité : elles s'usent pour que le reste dure. Car derrière elles se tient ce qui ne bouge presque pas, le caisson, les pieds, le plateau, ce corps de bois qui traverse les décennies sans rien demander d'autre qu'un air stable. L'un s'use en mois, l'autre en générations, comme une maison dont on refait les tuiles et jamais les murs. Une balle se change en un geste ; un caisson ne se change pas, il se soigne. Le plus troublant est que l'usure se sent avant de se voir. Longtemps avant qu'un œil attentif ne remarque quoi que ce soit, la main sait : la barre revient moins nette, un flottement s'installe à mi-course, un tir bien pris part de travers sans raison apparente, un bruit change de note. La main s'aperçoit avant l'œil, toujours, et c'est pourquoi les joueurs réguliers font de meilleurs diagnostics que les propriétaires attentifs. Ils n'inspectent rien ; ils sentent que la table a vieilli d'un cran, et ils ont raison.

La patine contre la remise à neuf

Vient un jour où quelqu'un décide de bien faire. Il descend la table au garage, il achète du papier abrasif, il ponce. Et sous le grain qui mord, disparaît en une après-midi ce que quarante ans avaient déposé : la couleur profonde que la lumière avait installée dans le bois, le lustre des zones de contact, la trace précise des coudes et des verres. Il reste une surface propre, uniforme, parfaitement muette. Le bois est encore là, entier, sain, et pourtant quelque chose a été tué qui ne se refabrique pas, car une patine ne s'achète nulle part : elle se dépose lentement, par le seul travail des mains et de la lumière. Réparer et effacer ne sont pas le même geste, et toute la difficulté est là, parce qu'ils commencent pareillement. Réparer, c'est recoller une joue de caisson, reprendre une vis qui ne mord plus, remplacer une bague morte, retoucher localement une éraflure profonde. Effacer, c'est ramener l'ensemble à un état neuf que l'objet n'aura plus jamais, et qui sonne faux pour cette raison même. La finition décide de beaucoup. La cire, d'abeille ou microcristalline, se reprend zone par zone et se refait sans qu'on voie la limite du travail ; l'huile dure nourrit la matière et se recharge de la même façon, discrètement, par couches successives. Le vernis polyuréthane protège davantage, résiste mieux aux liquides et aux chocs, mais il se répare mal en un point isolé : la retouche se voit, et l'on finit par reprendre la surface entière. La laque, elle, appartient à un autre registre encore, celui du film couvrant qui masque le bois plutôt qu'il ne l'accompagne. Une finition réparable vieillit mieux qu'une finition invulnérable, parce que la première accepte le temps quand la seconde le refuse et cède d'un coup.

Le rythme, pas la corvée

Un baby-foot en bois ne demande pas beaucoup de temps ; il demande de la régularité.

123455 rythmeset rien de plus1Après chaque partieRanger la balle, essuyer le terrain à sec.2Chaque semaineDépoussiérer les rainures, essuyer les barres.3Chaque moisContrôler vis, colliers et butées.4Chaque trimestreNettoyer les figurines, vérifier le jeu des barres.5Chaque annéeReprendre la finition, faire un point mécanique complet.

Repères d'usage, à adapter à l'intensité de jeu et à l'environnement de la table.

Le rythme de l'entretien

Il y a deux façons d'entretenir une table, et une seule qui fonctionne. La première consiste à ne rien faire pendant dix ans, puis à ouvrir un grand chantier, à tout démonter, tout poncer, tout refaire, dans une fièvre de rachat. La seconde tient en trois minutes par mois et ne se remarque pas. Un chiffon doux ou une microfibre passés sur le plateau, un produit non siliconé, jamais d'eau stagnante dans les rainures, aucun nettoyant alcoolisé sur une surface cirée : c'est peu de chose et cela suffit. Le geste régulier vaut le grand chantier, et il coûte infiniment moins. Autour de la table veillent trois ennemis patients. L'humidité, d'abord, qui gonfle le bois hygroscopique puis le reprend par retreint selon les saisons, et dont le crime n'est pas l'excès mais la brusquerie du changement ; on sait qu'en intérieur chauffé, le bois se stabilise couramment entre huit et douze pour cent d'humidité, et c'est cette zone qu'il faut lui laisser. La lumière ensuite, le plein soleil direct qui décolore les finitions et fatigue les collages. Le chauffage enfin, le radiateur trop proche qui assèche un côté du caisson et pas l'autre. Reste la visserie, que l'on oublie toujours et que le bois desserre tout seul, en travaillant sous les têtes de vis, saison après saison, sans bruit et sans avertissement. Un tour de vis donné à temps évite un trou de vis élargi pour de bon ; un collier resserré sur sa barre évite une figurine qui frotte et un pied de bois qui casse. Une table tenue dès le premier jour ne devient jamais un chantier, et c'est là son privilège : elle n'aura eu, dans toute sa vie, qu'à être regardée souvent.

Où continuer la lecture

Un journal n'est pas un monument : c'est un chemin. Tout ce qui précède n'avait qu'un but, celui de rendre au baby-foot l'épaisseur qu'on lui refuse, et de montrer qu'une table de café tient ensemble un arbre, un atelier, un siècle et un geste. Il reste maintenant à descendre dans le détail, car le détail est le lieu où les choses se décident vraiment. Trois routes partent d'ici. La première mène à la matière et au choix, c'est-à-dire à la question que se pose celui qui veut acheter, hériter ou sauver une table. La deuxième mène au jeu lui-même, à la barre tenue, à la balle bloquée, à l'angle fermé. La troisième mène au temps, à l'entretien, à la restauration, à cette forme humble de fidélité qui consiste à passer un chiffon sur un objet parce qu'on souhaite qu'il vive plus longtemps que soi. Elles ne se contredisent pas. Elles se répondent, comme se répondent dans une bonne partie l'attaque et la défense.

Les trois rubriques de ce journal

Chaque rubrique est une bibliothèque autonome, avec son texte de fond et ses articles. On peut y entrer par curiosité et en ressortir avec une décision. Choisir son baby-foot examine le caisson, les essences, la mécanique, l'encombrement, l'achat neuf et l'achat d'occasion ; c'est la rubrique de ceux qui hésitent encore devant une table et voudraient savoir ce qu'ils regardent. Jouer et progresser traite des règles, des tirs, de la défense et de tout ce qui sépare une partie de comptoir d'une partie construite ; c'est la rubrique de ceux qui ont la table et qui voudraient enfin cesser de perdre pour de mauvaises raisons. Entretenir et restaurer parle du bois qui travaille, des finitions, des pièces d'usure et de la patine qu'il ne faut pas confondre avec la saleté ; c'est la rubrique de ceux qui possèdent un objet ancien et qui pressentent, à juste titre, qu'un mauvais geste vaut parfois pire qu'aucun geste.

Ce qui a été publié récemment

Les articles paraissent au rythme des sujets, sans calendrier tapageur ni urgence artificielle. On n'écrit pas ici sur l'actualité, puisqu'un baby-foot n'en a pas : on écrit sur ce qui reste vrai dans dix ans, ce qui était déjà vrai il y a trente ans, et ce qu'un joueur de 1960 reconnaîtrait sans effort s'il poussait la porte aujourd'hui. Un article de ce journal se lit donc dans n'importe quel ordre. On peut commencer par les règles officielles du baby-foot et finir par la question des essences ; on peut commencer par l'entretien et remonter jusqu'au choix du caisson. La seule chose que nous demandons au lecteur, c'est de ne pas croire un texte sur parole : chaque affirmation d'ordre technique y est donnée pour ce qu'elle est, un ordre de grandeur ou un usage constaté, jamais une vérité de laboratoire déguisée en promesse commerciale.

Les textes sont longs, et c'est délibéré. Une page qui répond en trois lignes à une question qui en demande trente ne rend service à personne ; elle donne seulement l'illusion d'avoir compris. Chaque article de ce journal s'ouvre donc par un sommaire, afin que le lecteur pressé aille droit au paragraphe qui le concerne et que le lecteur curieux descende l'escalier marche après marche. Les titres y sont des repères, non des slogans. Les tableaux y donnent des fourchettes et non des certitudes, parce que le bois, l'acier et les usages ne se laissent pas enfermer dans un chiffre unique. Et lorsqu'une information manque, elle est signalée comme manquante : mieux vaut un blanc honnête qu'une précision inventée. Un journal utile se reconnaît moins à ce qu'il affirme qu'à ce qu'il refuse d'affirmer.

Une dernière remarque, qui n'est pas une conclusion

Il faudra bien, un jour, écrire l'histoire de ces objets que personne n'a jugés dignes d'être conservés et qui ont pourtant tenu la mémoire d'un pays entier. Le baby-foot est de ceux-là. On l'a fabriqué en série, on l'a vendu par catalogue, on l'a poussé contre les murs, on l'a laissé prendre l'eau dans des granges ; et malgré cela il survit, il se transmet, il se restaure, il se cherche dans les brocantes. Ce n'est pas de la nostalgie : c'est la preuve qu'un objet bien fait résiste au temps mieux que les discours qu'on tient sur lui. Un baby-foot en bois ne demande presque rien. Un sol plat, une pièce sèche, un chiffon de temps en temps, deux joueurs et un peu de mauvaise foi. En échange, il donne quelque chose que très peu de meubles savent donner, et qui n'a pas de nom en français : cette manière qu'ont deux inconnus, séparés par un mètre cinquante de bois, de devenir pour dix minutes exactement égaux.